Jipihorn's Blog

février 18, 2006

Le fantasme de la musicalité

Filed under: Uncategorized — jipihorn @ 11:04

Voila le terme fourre-tout par excellence, celui qui veut tout dire et rien à la foi, celui qui est laissé complètement à l’appréciation de chacun quant à son interprétation.
Sa propre chaîne (la meilleure forcement) se doit d’être musicale. Quand celle des autres sonne hi fi, la mienne sonne musique. Pourtant, bien que cela semble évident, on ne sait pas très bien ce que cela veut dire…
A priori, la chaîne musicale serait celle qui « véhicule l’émotion » contrairement aux autres, glaciales à coup de distorsion inexistante et de pléthore de bits, qui ne font que véhiculer un signal. Le problème, c’est que l’émotion n’est qu’une création de l’esprit. A partir du moment ou l’on considère que tel système ne véhicule pas d’émotion à priori, il n’y en aura pas, et ce, quelles que soient ses qualités. C’est une des raisons pour laquelle certains haïssent les écoutes en double aveugle car il n’est plus possible d’assigner un sentiment sur un système donné.
Pourtant, un système n’est qu’une machine totalement incapable d’interpréter ce qu’il rentre pour en expurger tel ou tel propriété subjective. En tout cas, ceux qui auraient de tels appareils devraient immédiatement les amener dans des laboratoires d’intelligence artificielle et empocher quelques prix Nobel au passage.
La musicalité d’un appareil fait penser à certains qu’une chaîne se doit d’être construite comme un instrument de musique, chose absurde dans un contexte de haute-fidélité où le système se doit de n’avoir aucune personnalité. Ceci est d’autant plus absurde que personne ne joue de la chaîne comme on jouerait du piano. Imaginez le grotesque si je lavais mon linge comme je tourne un film pour respecter au mieux l’image et les couleurs des vêtements que je vais porter. La hi-fi et la musique sont des domaines indépendants et les passerelles souvent malheureuses imaginées par des audiophiles font qu’ils passent leur vie à faire un système et à ne jamais écouter leurs disques de classique.
La construction d’un système sur des critères totalement subjectifs comme la musicalité mène quasi systématiquement à une impasse, facilement mise en évidence par des mesures ad hoc. Mais celles-ci sont perçues comme la peste et même si le système est mieux réglé après une session de mesures, il sonnera de toutes façon moins bien aux oreilles du subjectiviste car c’est ainsi qu’il en a décidé. C’est normal, sinon ça serait l’humiliation suprême, une preuve de sa surdité.
Ce concept de musicalité n’est qu’un exemple de la conséquence de l’anthropomorphisme appliqué à l’audio. Cette aspect de la psychologie humaine (conjointement associée au placebo) a un impact considérable qui fait que l’audiophilie est devenue ce quelle est dans ses extrêmes. C’est grâce à lui que, par exemple, des systèmes deviennent apte à décider de bien travailler sur des signaux de mesure et mal travailler sur de la musique. Ce qui peut donner des conclusions d’écoute sur des systèmes qui sont complètement loufoques, comme ce lecteur CD qui passe le 2 Hz à 0dB mais qui n’a pas de graves. Parce que les appareils sont habités d’une âme, surtout les anciens d’ailleurs; dans une quinzaine d’années on découvrira l’âme des lecteurs CD actuels comme on a redécouvert l’âme de vinyles.
Afin de pouvoir tout justifier, il y a un argument imparable : il n’y a de toutes façon aucune adéquation entre mesures et écoute. Certes, interpréter le mesuré par rapport au perçu peut être difficile, car l’analyse des résultats réclame de la prudence et de l’expérience. Mais le problème ici vient de la priorité de l’oreille sur la mesure pour l’évaluation d’une machine technologique. L’oreille et le cerveau forment un système médiocre sur bien des aspects et il est facile de les tromper et de les flatter. Même si l’on peut se retrouver dans un état où le système semble bien sonner sur un certain nombre d’enregistrements, on peut se trouver à considérer des disques comme mal enregistrés simplement parce que la chaîne a un gros défaut qui flatte les autres. Ca, seule la (bonne) mesure peut quantifier la réalité pour corriger le tir. Sachant qu’en plus, on s’habitue aux défauts et que leur suppression est immédiatement perçue comme problématique, ça n’arrange pas les choses. J’imagine le choc d’un cerveau rodé de force pendant des années sur des Rehdeko qui se retrouve en face de paire de B&W…
A l’heure actuelle, on a techniquement toute la technologie pour évaluer un système. Par ignorance (ou par suffisance), on peut souvent entendre dire que l’on entend des choses non mesurables. Le jour où l’on aura enterré cette légende urbaine, je crois qu’on aura bien avancé. Définitivement, toute différence perçue due à une modification du signal entrant dans l’oreille peut être mesurée, sans exception. Si, elle est non significative (c’est à dire largement en dessous des seuils de perception qui sont parfaitement connus), on peut conclure à 100% que la différence perçue est fabriquée par le cerveau et non issue de la chaîne.
Il est pourtant très facile de vérifier le son des câbles et autres plaques de marbre sans aucune ambiguïté, avec un très bon micro, une carte d’acquisition à grande vitesse et un calculateur. Il suffit de capturer disons 20 fois un signal musical avant, 20 fois après et de corréler les mesures. Il est certain que les différences « énormes » perçues par changement d’une câble secteur seront capturées par le micro lui-même et facilement reconnaissables dans les fichiers de mesure.
Je suis certain des résultats de mesures de ce genre, car elles ne seront jamais en contradiction avec la physique de base. Par contre, elles seront toujours en contradiction avec les attentes des subjectivistes purs et durs. Forcement…
Ce qui me chagrine en fait, c’est que l’on peut expliquer toutes les observations des audiophiles. Il n’y a aucun mystère. Je dois être chanceux, je n’ai jamais rencontré de contradiction entre mesure et écoute. Peut-être qu’ici, l’univers n’est pas habité des mêmes lois qu’ailleurs.

A moins que les problèmes ne viennent pas que des systèmes…

Jipi

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