Jipihorn's Blog

mai 25, 2010

Béotien et frotte-manches partie 3 : bruit blanc sémantique.

Daniel Dennett est un philosophe américain, orienté dans la philosophie des sciences, surtout dans les domaines des sciences cognitives et la biologie de l’évolution. Accessoirement, il fait partie des quatre cavaliers des athées avec Sam Harris, Christopher Hitchens et Richard Dawkins. C’est un très bon vulgarisateur et est passé maitre dans le démontage des constructions sémantiques utilisées par les philosophes théologiens.

Dans une vidéo publiée récemment, il donne des exemples de méthodes et erreurs courantes dans ce domaines comme ce qu’il appelle « the use mention error » (UME), c’est à dire la confusion entre la chose et le concept de la chose (ici il donne l’exemple d’ouvrages qui sont des UME sur Dieu et le concept de Dieu). Comme il l’affirme, on ne croit pas au lapin de pâques, mais on croit au concept de lapin de pâques. Dans le monde audio, c’est un type de confusion assez rare, sauf pour ceux qui se prennent pour des philosophes sans en avoir la compétence.

Dans cette vidéo, il décrit les théologiens comme les « spinmeisters » de la religion. Ce terme sans équivalent français, connu aussi sous le terme « spin-doctor », signifie en gros les personnes des relations publiques qui essaient de contrecarrer une publicité négative en publiant une interprétation positive des mots ou actions des  individus qui les emploient (sociétés, politiciens…). Pour être un bon spinmeister, il énumère ce qu’il appelle « the cannons of god spin » (en gros les qualités essentielles du mensonge pour qu’il passe bien) :

1-It’s not a bare-faced lie. [ce n’est pas un mensonge éhonté] : cette règle n’est pas toujours appliquée…

2-You have to be able to say it with a straight face. [vous devez être capable de le dire en gardant un air sérieux]

3-It has to relieve skepticism without arousing curiosity. [il doit dissiper tout scepticisme sans éveiller la curiosité] : très, très important !

4-It should seem profound. [il devrait paraitre profond]

Ces règles sont applicables dans bien des situations, dont l’audio, où les mécaniques rencontrées dans l’argumentaire religieux font florès.

Par ailleurs, il définit un nouveau terme qu’il nomme « deepity », ce qui pourrait se traduire par le néologisme « profondité ».Il la défniit comme une proposition qui semble profonde parce qu’elle est en fait logiquement mal formée. Elle a (au moins) deux lectures et se tient entre elle d’une manière incertaine. Sur une lecture, elle est vraie et mais triviale. Sur les autres elle est fausse, mais ferait « trembler la terre » si elle était vraie. L’exemple qu’il donne est le suivant :

« Love is just a word » (amour n’est qu’un mot).

Le sens premier serait : « amour » n’est qu’un mot, ce qui est vrai et trivial. On pourrait dire « bouillotte » n’est qu’un mot.

Le deuxième sens serait « amour n’est qu’un mot », ce qui semble profond, mais faux. L’amour peut être toute sorte de choses, mais certainement pas un mot. Comme il le dit avec malice : « vous ne pouvez pas trouver l’amour dans un dictionnaire », ce qu’il définit comme une « quasi profondité »…

Il finit par donner des exemples de phrases prises très au sérieux car transpirant de profondeur, alors qu’elles sont ridicules. Son exemple principal vient de l’écrivain Karen Armstrong, spécialisée dans des essais sur la religion, faisant partie de ce qu’on appelle les « théologiens sophistiqués ». Cette pseudo-nouvelle espèce de théologiens se caractérise par des écrits totalement abscons, ce qui leur permet surtout de pouvoir sortir l’argument imparable quand on les critique : « vous n’avez pas compris ce que j’ai écrit ». Leur problème, c’est que finalement, ils sont les seuls à comprendre les choses telles qu’ils les « expliquent ». L’exemple (hilarant) qu’il donne est le suivant, sous la forme d’un sketch s’inspirant du personnage de Tommy Flanagan (1), le menteur pathologique du comique américain John Lovitz, en utilisant des vraies phrases de Karen Armstrong :

Question :

Do you believe that God exists ? [croyez vous que Dieu existe ?]

Réponse (Karen Armstrong dans la peau de Tommy Flanagan) :

Ho, no. I think that’s the wrong question (…). [Oh, non. Je pense que c’est la mauvaise question]

Because it supposes that God is a being that might exist or not. [parce que cela suppose que Dieu est un être qui peut ou ne peut pas exister]

But, god is no being at all ! [Mais, Dieu n’est pas un être du tout !]

In fact, God is being itself ! [En fait, dieu est lui-même !]

Yeah that’ the ticket ! [Ouais, c’est tout à fait ça]

Moreover, God is being itse… no ! Even more ! God is the God beyond God ! [De plus, Dieu est un être en lui mê… Non ! Bien plus que cela ! Dieu est le Dieu au delà de Dieu !

Ceci montre bien le grotesque des écrans de fumée sémantiques lorsqu’ils sont poussés à l’extrême. Mais sans aller jusque la, en revenant dans le monde audio, c’est une « arme » utilisée très couramment. Au lieu de citer des faits, il est bien plus facile de sortir des considérations purement arbitraires, des montages intellectuels (encore que…) bien fournis en mots compliqués et d’auteurs philosophiques qui seraient bien embarrassés de voir leur nom utilisé d’une manière aussi galvaudée. Ce que j’appelle du « bruit blanc » (white noise) n’a aucune valeur en soir, ça n’est qu’une diversion bien que leurs auteurs aient souvent l’impression que ce qu’ils disent est génial ! La variété des techniques est très large et nous verrons dans le prochain et dernier billet quelques exemples bien gratinés. C’est une forme de logique fallacieuse que les américains nomment « Red Herring », c’est à dire une diversion. Il existe beaucoup d’autres formes de ‘Red Herring » et la fumée rhétorique en est une. Les aficionados de ce type de bruit blanc sont souvent emportés par leur propre babinage, se sentant presque pousser un cerveau, tellement ça semble profond. Un peu trop, peut-être. Mais dans tous les cas, cela reste une diversion sur le vrai sujet.

J’utiliserais le terme de profondité d’une manière plus large, sans qu’il y ait un sens premier trivial, mais toujours avec le sens premier de profondeur alors qu’elle est mal formée. Souvent, il n’y a pas de sens réel bien qu’elles en donnent l’impression, par fausse profondeur. Mais jamais, la profondité n’apporte un quelconque argument, surtout dans la méthode scientifique. C’est l’arme de dernier recours lorsque l’on ne veut pas perdre la face. Après, le talent permet de faire passer le truc comme sur des roulettes. Mais ce talent, il faut l’avoir.

(1) Tommy Flanagan est un personnage menteur qui a un tic de langage à chaque fois qu’il finit de construire un mensonge en disant « Yeah, that’s the ticket», expression sans vraiment d’équivalent français que l’on pourrait traduire en gros par : « ouais, c’est exactement ça ».

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